DANIEL BOULANGER, INVENTAIRE 2

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NOUVELLE (la)
"la nouvelle a le feu aux pommettes, elle ne dure pas, elle se consume. On ne peut pas non plus en consommer trop à la suite. Une nouvelle se "savoure" et elle continue à "travailler" ensuite son lecteur". Daniel Boulanger
" Au roman de romancer, au conte de nous en conter, au récit de nous abréger une longue affaire. La nouvelle n'essaie pas de comprendre, de soulager ou d'expliquer, elle viole et livre". Daniel Boulanger "De la nouvelle",NRF,I,1975.
L'OISE
"C'est une région trop proche, dit Guillaume, on remet toujours et pour finir beaucoup mourront sans la connaître. C'est pourtant un bien beau pays, sévère et vert, morose et gorgé d'eau avec des saisons de longue transition zébrées du dessin d'épingle des taillis, d'une élégance si loin du confort, paysanne et royale, d'une si constante légèreté de touche dans les notes graves, couronnée de feuilles et percée de flèches, secrète avec ténacité. Oise féminine, parée de murs épais, guettant dans le souvenir des tours, de petits hommes à l'oeil vif,les plus fins archers, pour leur donner le baiser d'aube des jeunes filles. C'est le pays de Nerval."Les Portes
L'OMBRE
le premier roman de Daniel Boulanger s'appelle L'Ombre.C'est à signaler car le thème de l'Ombre a, semble-t-il, peu inspiré les écrivains français, alors qu'il est trés courant dans la littérature germanique et dans le folklore des pays germaniques à travers jeux enfantins, comptines qui évoquent ce qui arrive si l'on marche sur son ombre ou si on la perd. Hoffmann dans la nuit de la Saint Sylvestre, Andersen et son conte L'Ombre et le plus célèbre, Chamisso et L'étrange histoire de Peter Schlemihl ont popularisé ce thème qui entraîne immédiatement le lecteur vers les versants mystérieux et inquiètants de l'âme humaine. Le thème de l'Ombre est universel .Pour Pindare, l'homme n'est guère que "le rêve d'une ombre" (1) et c'est aussi une variation sur le thème du Double. D'ailleurs, être l'ombre de soi-même, c'est n'être plus soi-même justement et être devenu un autre. Et chez Boulanger nombreux sont les personnages qui vivent dans l'ombre d'un autre ou bien deviennent des ombres. En tout cas, l'ombre signifie toujours mystère, étrangeté, dissolution, perte, danger. Ainsi du héros du roman Le téméraire qui prenant l'identité d'un autre, triche avec la vie, avec lui-même. Refuser ce qui est écrit, tricher, autant vouloir "sauter son ombre".
Mais revenons à l'Ombre le roman de Boulanger. On sait que dans ce livre, Mr Meurtre, le bibliothécaire, écrit en cachette et imagine, prédit les évènements qui vont se produire dans le village (la neige, la mort.) Aprés, sa mort, on découvre son manuscrit et les évènements dont il parle se produisent...
Il est curieux de constater que, comme le fait remarquer Marie-France Azéma(1) dans le récit l'étrange histoire de Peter Schlemihl, le héros du livre, Peter Schlemihl vivra par anticipation ce que son créateur vivra aprés avoir écrit l'étrange histoire. Comme son héros, Aldelbert de Chamisso parcoure le monde aprés avoir vécu dans le malaise, comme lui il n'est plus qu'un naturaliste consacrant sa vie à ses collections, à la science, à l'humanité et il léguera ses collections à l'Etat, comme son son héros. (2).
Troublant téléscopage par delà les siècles entre deux histoires d'ombre !
Note :
(1,2) l'Etrange histoire de Peter Schlemihl, de Aldebert de Chamisso. Présentation et notes de Marie-France Azéma.
PHALANSTERE
Communauté idéale de l'avenir, selon Charles Fourier, son inventeur, le Phalanstère a vite perdu son sens d'origine pour devenir plus simplement la maison de vacances, le refuge, l'asile, l'endroit où on vit en communauté. "Le phalanstère était une maison d'un quai de Corbeil que l'on avait louée à plusieurs pour y passer l'été" Ainsi parle Rachilde qui avec son mari Alfred Valette, Alfred Jarry et des amis séjournérent à Corbeil dés l'été 1898.
Dés le Gouverneur Polygame, Daniel Boulanger place ses personnages dans un de ces endroits en marge de la société et à l'abri du monde.
Boulanger aime recréer l'atmosphère chaleureuse et protectrice de ces communautés qui sont aussi le foyer des rêves, des délires et de l'imagination. Les lieux clos permettent au rêves et aux chimères, à la poésie et à l'amitié de se développer en toute liberté car les personnages de Boulanger sont à la recherche d'une famille "d'adoption", d'un clan, d'une communauté, bref, d'un bonheur perdu. Ils ont besoin d'être entourés, d'appartenir à un groupe. Ils ont aussi besoin d'un public, d'un auditoire.
Est-ce le souvenir du séminaire, à tout moins, du petit que fréquenta Boulanger dans sa jeunesse ? Le temps des copains du cinéma de la Nouvelle Vague ? Toujours est-il qu'il ne cesse de créer et recréer des communautés comme si ce solitaire invétéré, ennemi des bains de foule et de toute comédie sociale, ne rêvait que d'harmonie, de camaraderie, de convivialité
C'est l'hôtel particulier du Gouverneur Polygame et son cénacle de jolies femmes. C'est la troupe d'acteurs vivant en tournée comme dans un vase clos de La Rose et le Reflet. C'est aussi la communauté de "hippies" dans laquelle Charles Sénévé trouve abri et joie de vivre (Mes Coquins). C'est encore la boîte de nuit le Poulpe et la Proue qui constitue le principal décor des personnages de la Confession d'Omer. C'est l'académie de savants réunie dans un hôtel de Marseille tenant colloque en huis-clos (Le Retable Wasserfall). C'est encore la compagnie de personnages farfelus qui gravitent autour du château de la Baronne Héraldine ( Tombeau d'Héraldine).
Mais c'est aussi parfois le village ou la ville toute entière qui devient un phalanstère géant.La population forme une communauté où tout le monde se connait. Ainsi des habitant de Nocquöy (Jules Bouc) et de Ursacq, sans oublier la population de Talbard et de Saint Bastin (Caporal Supérieur).Ces villages composent, souvent, une grand famille. Du moins, en incorrigible nostalgique, c'est ce qu'il voudrait nous faire croire.
Ce thème de la communauté est aussi présent dans les films écrits par Boulanger . Souvenons-nous de Cartouche et sa bande vivant dans leur repaire, mais aussi le village d'Angevine dans "les Caprices de Marie", le château de "le Diable par la Queue" sans oublier l'asile de fous du "Roi de Coeur" et le chateau de Kerfadec dans "Chouans !".
PICARDIE (la)
"Le facteur fit un vent, à la picarde" ("Une ombre dans le paysage" dans L'Enfant de Bohème)
Pays de cocagne, le Picardie associe le territoire picard historique, le bassin de la Somme, au nord de l'île de France. Ainsi, au sud et à l'est d'une ligne Laon-Senlis, les plateaux agricoles et les vallées verdoyantes contrastent avec les massifs forestiers du Valois et du Laonnois (Chantilly, Ermenonville, Compiègne, Retz).
Au Nord et à l'ouest de la ligne Laon-Senlis, ce
sont des pays d'herbages (pays de Bray, bocage de Thiérache)
et de labour , pays de terroir, de petites forteresses qui se
souviennent de l'envahisseur espagnol, contrée d'élevage
où çà et là brillent des édifices
sculptés : hôtels de ville, abbayes, abbatiales,
églises ..
A l'ouest, la côte picarde déroule
sur 40 kms ses dunes et ses plages de galets et de sable.
Picardie impresionniste, aux falaises roses annonciatrices de
la Normandie, avec ses colonies d'oiseaux migrateurs, ses marais
et ses villas bordées d'azur et peuplés d'ombrelles.
Réserve naturelle , encore sauvage, la baie de Somme est
devenue un lieu touristique hautement appréciée
grâce à ses ports pittoresques et ses stations balnéaires.
Pays de chateaux fantastiques, de clochers, de musées et d'abbayes prestigieuses, la Picardie est aussi le royaume de l'Art Gothique et de ses grandes dames blanches aux rosaces flamboyantes: Notre-Dame d'Amiens surnommée "la Bible de pierre" par le peintre John Ruskin et son traducteur Marcel Proust, les cathédrales de Laon, Soissons et de Beauvais mais aussi de Noyon et Senlis.
Pays littéraire aussi et surtout, car la Picardie abrite les souvenirs de grands écrivains: François René de Chateaubriand (forêt de Chantilly), Jean-Jacques Rousseau (Ermenonville), Gérard de Nerval (le Valois, ), Alexandre Dumas (Retz), Jean de La Fontaine(Chateau-Thierry).
A cette illustre compagnie, on ajoutera désormais le nom de Daniel Boulanger dont l'oeuvre est empreinte de ses racines picardes, surtout dans ses premiers romans et nouvelles La Mer à Cheval, la Porte Noire, Les Noces du Merle, L'Eté des Femmes, Le Chemin des Caracoles mais aussi dans Caporal Supérieur (Saint Bastin, la picarde) ou Le Ciel de Bargetal et Les Mouches et l'âne dans lequels la côte picarde devient le nouveau décor (de théatre ) de ses romans.
QUENEAU( Raymond)
Daniel Boulanger n'a jamais caché son admiration
pour l'auteur de "Zazie dans le métro",
comme lui académicien Goncourt et auteur d'une oeuvre singulière.
"J'aurais bien aimé écrire les livres de Queneau. Cent fois j'ai tenté de l'imiter.Mais il est unique dans son genre. C'est une voie qu'il a ouverte et fermée". Daniel Boulanger , Le Figaro février 1995
Question : si Boulanger avait écrit les livres de Queneau, qui aurait écrit les livres de Daniel Boulanger ?
Modeste, Daniel Boulanger n'a pas à rougir de la comparaison. Il est lui aussi l'écrivain d'une oeuvre unique et plusieurs de ses romans comme la Confession d'Omer, Mes Coquins valent bien le Dimanche de la Vie ou d'autres romans du pataphysicien normand.
De discrètes allusions à l'écrivain de Pierrot mon ami parsèment son oeuvre, à commencer par des noms de personnages ( exemples : Ben Morose et Bram Polder de La Confession d'Omer )
Dans Le Miroitier, Boulanger, rend hommage à l'inventeur de mots, l'expérimentateur et technicien du langage en faisant du père de Zazie un explorateur "Raymond Queneau, l'explorateur havrais, découvreur de deux villes : Grand Vé les deux étoiles" et "San Culevra del porco"
La Confession d'Omer évoque à plus d'un titre, par sa verve et sa fantaisie et une invention comme le "coquetèle" baptisé "l'éléphant" , l'univers de l'auteur de "Zazie" (et de Boris Vian) mais ces clins d'oeil et l'admiration avouée pour son aîné ne doivent pas faire oublier l'originalité profonde et intimement personnelle de l'oeuvre de Daniel Boulanger.
Il n'est pas dans notre propos de traiter des différents points de "ressemblance" et de "différence" entre les deux auteurs mais arrêtons -nous un instant sur les "voyantes " dans l'oeuvre des deux écrivains.
Le rôle des voyantes et, plus discrètement, de l'occulte chez Queneau, rejoint, mais pour des raisons différentes me semble-t-il, l'intérêt soutenu de Boulanger pour les "diseuses de bonne aventure" , médiums et autres devins.
Chez Queneau, une voyante apparaît dans Odile, Loin de Rueil, Pierrot mon ami et dans le Dimanche de la vie roman dans lequel, le héros, Valentin Bru devient "Mme Saphir" et entre en contact avec son ancêtre lors d'une séance de table tournante.
L'usage littéraire répété du personnage de voyante chez Queneau prouve au moins une chose : c'est que cela l'amusait. Chez Boulanger, qui s'amuse également, la drôlerie et l'humour peuvent faire place, par contre, au drame et à la tragédie.
RETOUCHE
Daniel Boulanger est l'inventeur d'un genre poétique qu'il est le seul à pratiquer : la retouche.
" la retouche est toujours un poème bref, trés bref parfois. C'est une notation, et même une annotation, si l'on garde à l'esprit la dimension palimpsestique de cet acte poétique. Elle ne dépasse jamais une page et se hasarde rarement au-delà de la dizaine de vers. Les vers, généralement libres et hétérométriques, sont souvent organisés en strophes courtes". (1)
Exemples:
retouche à l'amour (2)
"Cette lampe que l'on déplace pour trouver une ombre nouvelle" retouche à l'étreinte (3) "Sur la table une pomme a gardé la lumière le miroir se retire emportant ses proies"notes :
1- "La poésie de Daniel Boulanger, une esthétique de la retouche."Guillaume Cingal, 19-23 avril 1999.
2- "les Dessous du Ciel"
3- " Hôtel de l'image"
REVE (le)
"Les instants où vous vivez vraiment, ce sont les rêves les projets, tous les "si"que vous imaginiez. C'est çà la vie profonde, c'est cela que j'essaie de raconter". Daniel Boulanger à "La Croix" juin 1996.
"Marie:- Moi, je ne rêve pas- Gabriel :- tu n'es pas sage, Marie". Les Caprices de Marie, film de Philippe De Broca
1 2
1-affiche française 2 - affiche anglaise
Oeuvre personnelle et méconnue, "Le Roi de Coeur "est un des meilleurs films de Philippe de Broca ( et un des meillerus scénario de Boulanger) bien qu'il ait été en France un échec commercial cuisant et ait été boudé par la critique.
Curieusement , "Le Roi de Coeur" est un film culte en Angleterre et surtout en Amérique où il devient un pilier des salles d'Art et d'Essai (le film a même donné lieu à un "musical" King of Heart à Broadway), pays sans doute plus sensible aux idées "anti-militaristes" et à l'esprit de dérision du film.
L'époque est d'ailleurs aux films anti-militaristes. Richard Lester réalise en 1967 "How I Won the War" avec John Lennon comme acteur principal, et Hollywood produira bientôt une série de films dénonçant l'absurdité de la guerre. Citons pour mémoire "Johnny got his gun (1970) de Dalton Trumbo, "M.A.S.H" (70) de Robert Altman ou "Catch 22" (70) de Mike Nichols.
Toutefois, au-delà des modes et de l'air du temps,"Le Roi de Coeur", comédie douce-amère, a charmé un public ( d'étudiant hippies dixit de Broca) par son ironie et son humour, ainsi que par son atmosphère irréelle et poétique. Il y a comme cela des films au charme indéfinissable auxquels on ne résiste pas. "Le Roi de Coeur "est de ceux là.
"Le Roi de Coeur" s'appuie sur les souvenirs militaires de de Broca pendant la guerre d'Algérie et d'un fait-divers relatant la mort de cinquantes malades mentaux français durant la première guerre mondiale aprés que leur hôpital ait été bombardé. Ayant revêtu les uniformes de soldats allemands, les malades se promenant dans la campagne sont abattus par erreur par les soldats américains.
De ce fait-divers, de Broca et Daniel Boulanger, scénariste et dialoguiste du film, ont bâti une intrigue qui joue habilement du contraste entre les fous et les militaires, mettant en lumière l'absurdité de la guerre et la folie des hommes et posent la question du réel, de l'apparence, de la folie, du théatre et de l'acteur.
Sans dénier la part de de Broca, qui s'est profondément investi dans ce film dans lequel il y a mis des thèmes, des personnages et des obsessions personnelles, il nous importe de dégager ce qui dans "le Roi de coeur"appartient surtout à la thématique de Daniel Boulanger.
1- Le jeu entre le rêve et la réalité, la question des apparences, de l'artifice, du vrai et du faux, les "fous" qui endossent des personnalités qui ne sont pas les leurs (la Double personnalité) sont au coeur de l'univers romanesque de Daniel Boulanger.
2-Le phalanstère : l'asile, où les fous retournent de plein gré à la fin du film, est bien l'illustration du monde clos, refermé sur lui-même, cher à l'auteur du Gouverneur Polygame. Les fous qui jouent aux cartes, construisant des châteaux, sans souci du monde et de la réalité illustrent à merveille l'imaginaire clos sur lui-même dont sont coûtumiers les héros de Boulanger.
3- L'apologie du rêve, préférable à la réalité, la toute-puissance de l'imaginaire (le voyage immobile) se trouvent magnifiquement illustrés par la dernière phrase du film" les vrais voyages se font par la fenêtre". qui rejoint l'importance des fenêtres, lieux de lecture et de naissance du songe, miroir du rêve pour l'écrivain.
Le Roi de Coeur (1966)
Un film de Philippe de Broca. Scénario : Daniel Boulanger (et Philippe de Broca, non crédité) d'aprés une idée de Maurice Bessy. Dialogues : Daniel Boulanger. Directeur de la photo : Pierre Lhomme. Musique : Georges Delerue. Interprètes principaux: Alan Bates (Charles Plumpick-le roi de Coeur), Pierre Brasseur ( le général Géranium), Jean-Claude Brialy (le duc de Trèfle), Geneviève Bujold ( Coquelicot), Françoise Christophe (la Duchesse), Julien Guiomar (Monseigneur Marguerite), Micheline Presle (Madame Eglantine), Michel Serrault (Monsieur Marcel) et non crédités, Daniel Boulanger (le colonel Helmut von Krack), Philippe de Broca (le caporal Adolf), Yves Robert (le général Baderna)
Daniel Boulanger alias le colonel prussien Helmut von Krack
Résumé du film : Octobre 1918. Avant d'évacuer Marville, pettie ville du Nord, les allemands ont miné la ville avec une charge d'explosifs relié à la cathédrale. L'état-major anglais, informé, dépêche le soldat Plumpick pour découvrir la cache des explosifs.Plumpick arrive dans une ville désertée de ses habitatnts à l'exception des pensionnaires de l'asile psychiatrique qui ont investi la ville et laisser libre cours à leur fantaisie. Plumpick est accueilli comme le Roi de Coeur par le Duc de trèfle ! L'archevêque s 'empresse d'organiser la cérémonie du sacre. C'est par hasard que Plumpick découvre où sont cachés les explosifs. Les anglais investissent la ville, et les allemands, croyant celle-ci déserte aprés l'explosion de feux d'artifice (ils croient que c'est leurs mines) reviennent également; une bataille acharnée s'ensuit entre les deux camps d'où il n'y a pas de survivants. Les fous préfèrent réintégrer l'asile en fermant la grille derrière eux. Chargé d'une nouvelle mission de démolition, cette fois, Plumpick se présente entièrement nu à la porte de l'asile pour s'y faire admettre.
ROLLOT (le)
"Le rollot par
surcroît me rappellait l'Oise picarde dont j'entretenais
souvent Guillaume, certaine cave éclairée de chandelles
que j'avais vue avec mes premiers yeux, où des bonnes en
blouse bleue brossaient dans des poteries d'eau grasse les fromages
roses. Il me semblait avaler de ce coin d'enfance la terre lourde
aux paupières de brique, les rares paroles de ce peuple
sans vigne, morose dans l'odeur basse de la pulpe betteravière,
cahoté dans les tombereaux. Le rollot n'était pas
une simple évocation des lieux. J'étais réellement
ces routes salies par les charrois. Mon âme tournait avec
la lenteur des roues boueuses cerclées de fer où
seul brille l'éclat de graisse du moyeu. Les chevaux, nulle
part au monde comme ici, n'ont l'air de sortir de la terre. Moi
aussi, j'étais courbé, une ceinture de boue aux
reins, parmi les démarieurs de betteraves." Les Portes

"Coeur de Rollot"
ROMAN DANS LE ROMAN (le)
le début de Le Miroitier commence ainsi. Un homme arrive dans une petite ville et va se faire raser chez le coiffeur local. pendant que le coiffeur travaille, l 'homme s'assoupit et il rêve le roman. Ce procédé classique du "roman dans le roman", Boulanger l'a utilisé à plusieurs reprises. Cela lui permet d'assimiler le récit à un rêve éveillé et doter celui-ci d'une étrange irréalité. Boulanger est friand de cette mise en abysse, procédé littéraire du récit à tiroirs trés employé au XVII ième siécle et dont Le Manuscrit trouvé à Saragosse de Jean Potocki est l'exemple littéraire le plus connu.
Daniel Boulanger utilisera ce procédé narratif dans Mes Coquins où c'est l'épouse malade qui écrit les aventures de son mari et de son fils. Dans la Confession d'Omer, le narrateur n'est autre que Omer, le héros malheureux qui écrit ses Mémoires en prison.
Ursacq a longtemps été un de
mes romans favoris de Daniel Boulanger, pour sa mélancolie
profonde, son désespoir lucide à la fois sur la
vie et les êtres, pour la pureté et la beauté
du style, la fluidité du récit contrastant avec
l'âpreté du sujet. Les chants les plus désespérés
sont les chants les plus beaux, parait-il Ursacq est de
ceux-là en même temps qu'il
synthétise une multitude
de thèmes favoris de l'auteur et peut apparaitre comme
une somme, un testament
La Mémoire
Pour chaque objet qui
entoure, dont il a fait don, cadeau, Mr Louis est capable de citer
leur provenance (la vente et l'année). Il est leur biographe.
Il peut raconter leur histoire, celle de leur propriétaire.Mais
Mr Louis, c'est aussi la "mémoire de la ville "d'Ursacq"."Monsieur
Louis portait les gens d'Ursacq tel un pommier ses pommes, mais
sans qu'un fruit jamais tombât. Fleuraisons, fructifications
se succédaient et chargeaient l'arbre à foison toujours
vive. Calanche, ce fruit atteint, gardait même ses couleurs
et sa place dans la symphonie. Eut-on pu deviner dans Monsieur
Louis, de si moyenne taille, un tel Atlante ? Et dans son regard
qui tenait de l'eau lente un tel pétillement de mémoire
?". (p.90 Folio)
Le voyage immobile
Ainsi, les objets de
Mr Louis lui rappellent une histoire. il fabule, rêve, voyage
à travers eux, tout comme la pharmacienne Mme Issoire qui
a rêvé toute sa vie de sa commode à arbalète."Cela
remonte-poursuivit-elle, au temps que ma mère me faisait
visiter les châteaux. il y a des choses qui vous frappent
dans l' enfance et qui n'a rien à voir avec la mémoire.
Elles font instantanément partie de vous-même."
(p.84).
Sans doute, Divine, le nom, rappelle à Mr Louis, le nom
du cheval Divine du Manoir, sur lequel son père paria,
aux courses, et disparut avec la somme qui venait d'empocher.
le Double
Tout comme Mr Louis a ses objets, qui sont sa vie,et dont il peut
écrire l'histoire, Divine, la prostituée protégée
de Mr louis, a ses clients,qui sont sa vie. Elle en tirera des
histoires puisque Mr louis l'encourage à écrire
ses mémoires. L'hôtel des Ventes répond à
l'hôtel de passe.
L'Ombre
Calanche, le cabaretier, est l'ombre de Mr Louis car sa maladie
(qui consiste à voir de la "cendre") rejaillit
sur Mr Louis, qui, se sentant malade, va faire une cure thermale.
"Il chassa l'ombre de Calanche qui se penchait une fois
encore sur lui".(
p95)
Mais Mr Louis est" l'ombre et le moteur" de Maître
Margeride, le commissaire-priseur (p.91) tout comme il s'épanouit
dans l'ombre de Divine.
L'éphémère
de la vie
"Tout passe", semble être la devise de Mr Louis
qui habite au dessus du monument aux morts. Chacun va mourir puisque
chacun est de la cendre en puissance. la cendre devient le signe
de la décomposition, de la mort et de la vanité
des choses.
"il n'y a rien d 'étonnant, dit le docteur Cavalli,
de penser à la cendre, quand on est submergé par
des objets en déroute, des panières de rebuts, des
meubles qui viennent de disparus et de voir ses heures en proie
aux vers des chiffres".( p.91). Laisser de la cendre,
c'est encore laisser un peu de trace.
Or laisser une trace de soi-même, Mr louis en charge Divine
à travers son livre de mémoires.
la Mort
la Mort de Divine.
la Folie
la maladie de Calanche qui devenant fou, ne reconnaît plus
personne et voit en chacun de la cendre.
L'écriture, la création
L'écriture et l'Art en
général est le seul salut. Divine trouve le succès,
la rédemption dans l'écriture et Mr Louis, son Pygmalion,
la réalisation d'un rêve.
Les personnages de Boulanger, souvent, écrivent .Divine,
la prostituée, rejoint la liste des personnages-écrivains
de Daniel Boulanger :
Mr Meurtre ("L'Ombre"), Mme Sénévé
("Mes Coquins"), Omer ("la Confession
d'Omer")
La Province
La France profonde. La province éternelle. Avec son monument aux morts, ses fontaines, ses cafés et ses maisons closes. Ursacq est un des fleurons du genre. Ville entourée de volcans et que l'on situera en Auvergne, ville noire, taciturne, où les statues sont sculptées dans la lave. Ville triste, mortel ennui. Ville qui se meurt, vouée à la transformation, à la perte de son identité puisque les japonais vont acheter les thermes et les Allemands l'hôtel Krupp.
La ville
"c'est la ville
que nous possédons, dans ses trente-deux positions".
par le récit de Divine, Mr Louis s'approprie les fantaisies
sexuelles , les fantasmes des habitants de la ville. Il leur vole
leur intimité. la ville devient sienne.
VOYAGES (la fixité et le mouvement)
"Ah, soupira Mlle D'Angle, ne plus bouger. Un théâtre fixe.Des heures fixes. Des repas fixes. Des amours fixes.-Fonctionnaire, ma mignonne ?- A quoi bon se le cacher ? N'est-ce pas à tous notre rêve ? " La Rose et le Reflet "B. me dit Marie, quand reprendrons-nous le train ?- je ne voudrais plus bouger, plus du tout, jamais. "la tour d'ivoire "dans Vessies et lanternes -"L'évasion, tous les besoins des Fissat se sont satisfaits dans ce mètre carré de peinture qui ne vaut pas très cher, par ailleurs." L'Autre Rive -"Les meilleurs départs se font sur place" La Mer à cheval -" En dernier lieu et pour commencer, les voyages, c'est comme le reste, c'est comme l'amour, c'est là !Oui, là ! le commissaire se donna une suite de claques sur le front." Connaissez-vous Maronne ? - "Pour moi, ce qui compte, c'est le départ. Nous finissons toujours dans une chambre d'hôtel.Les Portes -"Vous ne voyagez donc jamais ? - "Toujours, disait Monsieur Louis, toute l'année avec mes ventes". Ursacq -"Je ne trouve rien de plus beau que ce rectangle de bois, seul à toutes les intempéries et qui s'ouvre sur l'infini que l'on veut" Caporal SupérieurVOYANTES
Par tradition, la voyante, personnage de comédie, symbolise dans la littérature et au cinéma, l'excentricité, l'irruption de la fantaisie dans la banalité de la vie quotidienne.
Dans l'oeuvre de Daniel Boulanger qui ne dédaigne pas de convoquer le surnaturel, ne serait-ce que pour exprimer ce que la vie a d'étrange et de merveilleux, d'inquiétant et d'inexplicable, le personnage de la voyante incarne l'insolite, a l'attrait d'un rêve à haute voix qui par le seul biais du verbe poétique, débridé, et du langage fait voyager, invite au rêve et à la rêverie. Les voyantes incarnent l'accés à l'imaginaire, au rêve. Elles en sont les interprètes.
Capable de "double vue", la voyante est par excellence celle qui voit puisqu'elle a des "visions". Ce trait rattache le personnage au thème de l'oeil et de la vue, si présents dans l'oeuvre du romancier et poète.
L'Avenir, source d'inconnu, devient le prétexte à affabulations savantes ou fantaisistes et à laisser divaguer son imagination. La voyance devient un jeu ( de rôles), un mensonge plein de mystère et qui passe pour dire la vérité une source de poésie, de pittoresque et de fantaisie. Boulanger en a fait le personnage principal d'un récit intitulé la Reine de Coeur mais d'autres voyantes apparaissent ici et là dans son oeuvre comme :
- La voyante Mme Claire de la nouvelle "Formalités pour un ange" du recueil L'Eté des Femmes
- Dans "Les Bons Numéros" du recueil Le Jardin d'Armide, une voyante prédit au héros qu'il va s'établir, se fixer dans un hôtel."-J'ai l'air de vous questionner, et pourtant, il n'en est rien. Valet, coeur, pique, repique et coeur. La baraque aux étoiles. C'est bien l'hôtel, l'amour et la règle. Neuf, dix, vingt-huit, trente-quatre. On dirait des chambres, une pension, trois étages. Vous aimez la vie errante ?- Non.- Mais vous l'avez aimée ? Au début.- Pliez la main. C'est pour bientôt. Votre femme porte un nom de fleur.- Je ne suis pas marié.-Je le sais bien, mon domaine n'est pas le présent. Cette fleur est votre avenir."
- La cartomancienne de la nouvelle " Marthe"du recueil Fouette Cocher !.
- Andrea Macaire, voyante et directrice du Centre ésotérique, qui reçoit le héros Henri Deloise, lequel ne comprend rien aux mystéres et aux visages de femmes qui l'entourent. Un Eté à la Diable
- Rosa
Lepine de La Confession d'Omer qui voit en rêve
la "bague de Ben Morose" et dit à Mme
Bugle de"se méfier du"fa " de l'octave
supérieur du piano de l'amiral van Hoppje qui posséde
une fréquence maléfique".
- La voyante Palmyre, Tombeau d'Héraldine
- Le mage Léon Lesueur de Caporal Supérieur "- Et vous leur annonciez quel avenir ?- Sombre, dit le mage- Comment le leur disiez-vous ?Avec franchise.C'est le secret de ma réussite. Je ne vois que le noir. Je ne vais pas chanter l'arc-en-ciel ! les gens aiment le noir. C'est le fond de la nature humaine, commissaire."
VILLES
"Ces petites villes de province, elles sont les fondations même de la France. J'ai simplement voulu les chanter avant qu'elles ne disparaissent". Daniel Boulanger, La Croix. juin 1996
" Je voulais faire ce cycle sur la ville, mettre sur le papier mes premières années passées à Compiègne totalement détruite en 1940 : j'ai commençé en 1970 avec Mémoire de la Ville et terminé en 1983 avec Les jeux du tour de ville. Daniel Boulanger
"La nuit, en traversant
à pied la ville, Gabriel Fecqueteau finissait par croire
qu'il marchait en lui-même. les rues étaient ses
veines, les arbres ses os, les maisons ses cavernes, les tours
et les places ses centres nerveux." Le Maitre de Musique
dans Mémoire de la ville.
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