DANIEL BOULANGER : un romancier du Double

Le thème du Double est au coeur de l'oeuvre de D. Boulanger, comme il hante la littérature du 19 ième siècle (la littérature fantastique par exemple) et fascine les écrivains et cinéastes ( rappellons que Daniel Boulanger a écrit avec Louis Malle le scénario de "William Wilson" du film "Histoires extraordinaires" qui traite de l'histoire d'un officier poursuivi par son Double.)

On sait depuis Rimbaud que "Je est un autre" et depuis Baudelaire et R.L.Stevenson, et plus loin encore, depuis Caïn et Abel, que l'homme est un être double qui hésite perpétuellement entre le Bien et le Mal.

Tout comme Boulanger lui-même qui, acteur, fût commissaire de police chez Godard ("A Bout de souffle") et voyou chez Truffaut ("Tirez sur le pianiste"), la dualité des êtres et leur mystère fascinent l'écrivain .Le thème de l'identité est une des constantes de ses nouvelles et ses romans. Pour la plupart de ses personnages, les apparences sont trompeuses car ils ont presque toujours un double visage, une face cachée. Si les apparences sont trompeuses, elles sont aussi fragiles et il s'en faut d'un rien pour que tout bascule : un mot, un geste, un souvenir.

En un tour de main, une pirouette, la part d'ombre, la part cachée ( la sexualité par exemple) qui est en chacun de ses personnages est soudain mise à jour.Comme le dit justement Jérôme Garcin "Avec un naturel éblouissant, Boulanger nous dévoile au détour d 'un incident anodin, leur peur intime, leur existence secrète". (1)

"Chaque homme, écrit-il, accouche au hasard des jours d'une vérité qu'il est seul à connaitre, pendant un temps, et rien d'autre n'existe". Boulanger révèle alors l'envers du décor, le "négatif", il expose aux yeux de tous le mensonge, la tricherie, la fausseté, le crime, le viol, la haine, la folie, et retourne les êtres, les vies comme un gant, une peau de lapin. Ce qu'il y a derrière chaque être le facine, le passionne, l'inquiète et le trouble. C'est ce trouble que Boulanger guette en ses personnages, ce Double qui habite chacun de nous qu'il traque sans cesse. "Bien sûr que chacun de nous porte un terrifiant locataire mais il n'est pas donné à tout le monde de le rencontrer face à face". (2)

Il n'est donc pas surprenant de trouver dans ses livres des escrocs et charlatans ("les grandes Indes"), des faussaires ("la signature"), des femmes adultères et des maris volages, des hommes qui se déguisent en femme ("la Muse",) ou découvrent l'homosexualité de leur femme ("le soir de Rois"), l'épouse d'un général devenue tueuse en série (les vers dans le fruit"), un psychiatre violeur ("Le sommelier de Charmerie"), un acteur meurtrier ("Un dur réveil"), un PDG qui joue aux cow-boys et aux indiens ("Cheyenne Valley"), un employé modèle qui se révèle un travesti ("la blouse grise"), un plombier aux pouvoirs de guérisseur ("le pavillon du mage").

- Dans le roman Le Téméraire, le héros Hermann Hessling, portier d'hôtel à New-York usurpe l'identité d'Adrien Faulenmuss, soldat tué en Alsace pendant la seconde guerre mondiale, devient déserteur, se marie et tente de vivre sa nouvelle vie. Mais le destin veille et le châtiment existe pour celui qui a osé franchir les frontières de l'humain.

On ne devient pas un Autre impunément, et cette audace, fatale, conduit tout droit aux portes de la folie, du suicide, de la mort. Le Double est synonyme de trouble et qui dit trouble dit confusion. L'Etre est menacé de dérèglement, de perte, de dissolution.

Ainsi le plombier Oscar Lepain dont les pouvoirs de guérisseurs sont imputables à un autre que lui, à son Double qu'il accuse de tous les maux. Ou bien encore le héros de l'Autre Rive, dont la découverte d'un tableau similaire à celui qu'il posséde l'entraine de "l'autre côté" du miroir.

De même le commissaire de Connaissez-vous Maronne est pris d'un étrange vertige en interrogeant le suspect d'une affaire de meurtre car peu à peu il découvre que celui-ci lui ressemble" Certainement, vous me ressemblez. Sans cela , vous ne m'écouteriez pas avec une telle attention. Vous cherchez en moi à vous surprendre. Vous ne vous connaissez pas sous l'angle Clamerand".

Clamerand agit sur le commissaire comme un miroir, et dans ce miroir le commissaire surprend un autre et la vision de soi-même comme un autre provoque un état de scission intérieure, de crise identitaire profonde.

Le miroir, objet concret, est d'ailleurs, comme tout objet de vision (verre, lunettes), un dispositif essentiel des récits de Double. Souvenons-nous du Portrait de Dorian Gray de Wilde et du rôle du miroir dans Dr Jekill & Mr Hyde de R.L Stevenson ou encore de A travers le Miroir de Lewis Carroll

Le miroir est la porte d'entrée dans le monde "fantastique" sinon "fantasmatique" (phantasma = fantôme, revenant, Double in "Le Monolinguisme de l'Autre "de Jacques Derrida) . les miroirs et les reflets fascinent Boulanger comme le prouve son roman Le Miroitier qui reprend et développe une idée déjà utilisée dans la nouvelle "la vendeuse de reflets"(3).

Cette courte et étrange nouvelle raconte l'histoire d'une petite bonne femme qui vend des miroirs sur les marchés, sans jamais s'être regardée dedans."Je ne veux pas tomber sur mon Double. C'est un voeu" dit-elle, et Boulanger ajoute "et comme elle ne se regardait jamais, elle ne se voyait pas viellir". A la suite d'une opération, sentant sa plaie se rouvrir et son visage pâlir de frayeur, une irrésistible envie de se voir la conduit jusqu'au hangar où elle range ses miroirs. Geste fatal, le chirurgien qui passait la voir la trouve morte :"elle était allongée sur le sol et serrait encore son reflet, dans un miroir qui avait la taille d'un enfant".

- Dans la nouvelle "L'Autre" (4), le héros Alexandre Hoplet, ivrogne connu, est troublé en rentrant chez lui par sa vision dans le miroir "il faillit heurter son reflet dans le miroir du vestibule et s'excusa, mais l'image l'avait frappé, comme d'un étranger, avec sa petite moustache raide". Dans l'immeuble, un crime a été commis. Alexandre va à la police et donne le portrait de l'assassin qu'il dit avoir croisé, portrait qui lui ressemble ! une fois en prison, le véritable coupable est arrêté : "un monsieur bien qui était juge le jour mais tout autre la nuit, et qui sortait de chez lui sans s'en rendre compte comme si ce n'était pas lui mais un autre qui s'emparait de sa propre enveloppe et la portait au mal".

- Dans une autre nouvelle "L'album" (5), une femme croit se reconnaitre dans l'album photo d'un inconnu chez un brocanteur. la nouvelle débute ainsi : "Elisabeth Pinglet faillit rentrer dans le miroir au bord du stand, entre une pendule et un porte-bouteilles." Le brocanteur raconte l'histoire de cet album que lui a d'ailleurs racontée un ami (procédé du récit dans le récit) . Le propriétaire de l'album, un homme qui s'est fait prendre en photo avec des centaines de femmes. Ses maîtresses ? L'homme, devenu fou, découpera sa photo, se faisant disparaître de chaque image. La mise en abyme du récit et les différents narrateurs concourent à l'impression de rêve éveillé et d'irréalité.

- Dans La Rose et le Reflet, l'héroine qui raconte son passé d'actrice à son mari contemple, de sa fenêtre, dans le reflet d'une vitrine, sa vie inversée comme dans un miroir.

- Dans une nouvelle remarquable "la silencieuse" (6), Daniel Boulanger raconte l'histoire d'une femme, Madeleine Passereau qui attend les visites une fois par mois de son amant, Léon, représentant en spiritueux. Cette attente est toute sa vie. Léon est marié mais sa femme est folle et vit à l'asile. Un jour, l'épouse meurt. Léon est libre mais il annonce brusquement à sa maîtresse qu'il épouse la fille du directeur. Sous le choc, aprés avoir épuisé tout son chagrin, pour le reconquérir, madeleine se transforme, va chez le coiffeur, se maquille, fume, si bien que personne ne la reconnait. Léon ne reviendra jamais. Recluse derrière sa fenêtre, Madeleine ressemble désormais à l'épouse folle. " Mme Passereau vécut prés de sa fenêtre, et les flâneurs finirent par la remarquer. elle ne demandait pas d'argent et ne disait mot".

Ces crises d'identité, les personnages de Boulanger en sont familiers. Nombreux sont les personnages de ses romans et nouvelles qui, vivant à la frontière du réel et de l'imaginaire, sont atteints de"dépersonnalisation", d'altération du Moi et de la conscience et sombrent dans la folie et la Mort comme ultime recours ("les dieux du Crépuscule")

Ce dérangement du sentiment d'identité, Freud l'a analysé dans son essai " l'inquiètante étrangeté". l'inquiètante étrangeté "l'Unheimlich" survient lorsque les limites entre l'imagination et la réalité se brouillent .

Chez Daniel Boulanger justement la frontière est fragile entre le réel et le songe et nous pourrions en multiplier les exemples. Son oeuvre, aux confins du réel, explore une humanité menaçée par les faux semblants, les trompe-l'oeil, les illusions d'optique, les identités problèmatiques, l'ombre et le soupçon.

"Et il se mit à observer Joseph qui avait des traits précis, une carte d'identité, le tic de se pincer l'oreille en fin de phrase, mais qui ressemblait à quelqu'un d'autre subitement, comme si les peaux lui tombaient, et le psychiatre voyait sortir de l'homme terne assis devant lui une foule d'individus. Il se tourna vers le miroir incliné derrière son bureau, de la taille du paysage blanc et vit le reflet du patient se fondre avec le sien". (7)

Romancier du Double, aimant les situations équivoques ("on a tous un côté un peu fou. Rares sont ceux qui ne foutent pas camp en oblique.") (8), l'insolite et l'étrange sont chez Boulanger le revers de l'humanité de ses personnages, la doublure d'un réel en apparence reconnaissable (les petites villes "endormies" et paisibles, la France profonde).

Le lecteur, déconcerté et fasciné à la fois par le jeu constant des apparences, pénètre dans un autre monde qui est, néanmoins dans celui-ci, comme dirait Paul Eluard, et dont on ne distingue plus le seuil, la frontière, car, chez Boulanger comme chez Nerval, il n'y a pas de monde opposé.

Le songe est devenu la réalité, la vie réelle peuplée de tous les fantômes convoqués par l'imagination, le rêve et la mémoire et transmutés par l'opération magique de l'écriture.

"On délègue à son reflet le pantin qui nous habite. On retrouve la vérité en redevenant un songe." (9)

 

Notes :

1-Jérôme Garcin in "Dictionnaire des littératures de langue française." J-P de Beaumarchais, Daniel Couty, Alain Rey, Bordas. Paris, 1987.

2- "La porte du soir" in La Barque Amirale

3- Le Jardin d'Armide

4- L'Eté des femmes

5- Le Chant du Coq

6- Le Jardin d'Armide

7- "Le Paysage Blanc " in Fouette Cocher !

8- Daniel Boulanger in Le Figaro, février 1995

9- "Le Bois Sacré" in La Barque Amirale

 

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