DANIEL BOULANGER

Photo: copyright Louis Monier

 

AVANT-PROPOS

Pourquoi Daniel Boulanger ?

L'envie est née d'un manque. A l'origine de toute chose, il y a une frustration, un manque. Celui de ne pas trouver les livres de Daniel Boulanger en librairie à Nice. De ne voir paraitre aucune biographie ou d' essai consacrés à son écrivain préféré, de constater que Bernard Rapp avec sa série "Un siècle d'écrivains"sur F3 a oublié Daniel Boulanger (mais a repêché Vialatte et Bove) lui préférant des écrivains tantôt surestimés mais à la mode (Modiano, Jean d'Ormesson) tantôt désuets, voire obsolètes (Panait Istrati , André Maurois).

La frustration aussi de ne découvrir aucun site consacré à l'auteur des Noces du Merle sur Internet, sauf quelques pages, quelques lignes, autant dire rien, ce que soudain, on prend pour un oubli inconcevable, un injustice, un scandale et on se dit : il faut combler cette lacune.

Daniel Boulanger n'est pourtant pas un auteur maudit, un écrivain inconnu. De bonnes fées se sont penchées très vite au-dessus de ses premiers romans. La critique littéraire l'adore, à gauche comme à droite, et les jurys littéraires les plus divers ont couronné son talent à de nombreuses reprises. Dans les années 80 et 90, il apparaît régulièrement à l'émission de télévision "Apostrophes" de Bernard Pivot, ardent supporter de l'écrivain. Il paraît qu'on étudie certaines de ses nouvelles au collège et que sa poésie intéresse les chercheurs et universitaires. C'est tant mieux mais c'est encore peu.

Paradoxalement, Daniel Boulanger est un auteur connu et méconnu. Il n'a pas un public mais des fidèles, des admirateurs passionnés, des inconditionnels, "une mouvance "comme il dit lui-même.
Osons le mot de société secrète pour dire combien un livre de Boulanger se déguste en cercle restreint, se savoure comme un grand vin classé, un viel armagnac ou un cigare de grande marque car ses livres ont un arôme rare, une couleur unique.

Pour être véritablement connu du grand public, il aura peut-être manqué à Boulanger un vrai best-seller même si les candidats potentiels ne manquent pas : Ursacq a eu les honneurs du Club du Grand Livre du Mois, La Reine de Coeur ou encore Mes Coquins et Jules Bouc et La Confession d'Omer ont toutes les qualités pour séduire un très large public.

Il n'a pas non plus créé un personnage qui lui aurait assuré l'éternité littéraire, comme Queneau avec Zazie ou Marcel Aymé avec les Contes du Chat perché.
Les professionnels du cinéma ne se sont pas non plus bousculés pour adapter un de ses romans et c'est dommage.

Contemporain de Alain Robbe-Grillet (1922), Antoine Blondin (1922-1991), François Nourissier (1923) Jorge Semprun (1923) ou encore Michel Tournier (1924), académicien Goncourt depuis 1983 mais inconnu du Tout Paris, ennemi de toute comédie sociale, Daniel Boulanger est un marginal, un franc-tireur, un esprit libre, ce qui, de nos jours, n'est pas donné à tout le monde.

C'est vrai qu' il ne fait pas de politique et ne donne pas son avis sur tout et n'importe quoi. Il n'a pas de " message ", comme on dit.
Il n'est ni un maître à penser, ni un théoricien de la littérature. Il ne sert aucune cause extérieure à la littérature, qu'elle soit politique, humanitaire , sociale, ou sexuelle. Libre, quoi.

Il se décrit d'ailleurs lui-même comme un solitaire, " un sanglier ".
Il a un tempérament d'anar, n'affiche aucune opinion politique ou religieuse, même s'il dit avoir le sens du sacré, ce qui n'est pas pareil, et il ne manque jamais une occasion de fustiger notre société de consommation standardisée. La singularité, l'individualité disparaissent au profit de la banalisation. Les personnages originaux, " excentriques " qui peuplent ses livres sont comme les derniers spécimens d'une humanité réelle, profonde et riche dans sa diversité.

C'est que Daniel Boulanger, avant tout, est un conteur. On a loué chez lui le nouvelliste, l'héritier de Maupassant et de Morand, le roi du raccourci, l'oeil extraordinaire. On a vanté l'éblouissant prosateur, l'ébouriffant styliste, le romancier inventif, insolite, cocasse digne successeur de Raymond Queneau et de Marcel Aymé qui métamorphose la réalité quotidienne en féerie loufoque mais l'on méconnait encore le poète, qui est tout aussi considérable et on ignore son théatre.

Entre tradition et modernité, entre perfection classique et éclats baroques, l'oeuvre romanesque de Daniel Boulanger est unique, comme il se doit, originale sans aucun doute, mais surtout, à part.

A part aussi, cet auteur qui est, comme les personnages de ses livres, un " maverick ", un personnage comme on en fait plus " bigger than life " selon l'expression consacrée et qui a sa légende comme les nababs d'hollywood. Son physique de cosaque, sa silhouette débonnaire et son oeil affuté, son crâne de Tarass Boulba, ses éternels cigares ("Roméo et Juliette n°3) qu'il fait peser à Londres, ses chaises de crin de cheval, sa collection de pipes et d'encriers 1830, ses stylos plumes, son piano Steinway noir dont il joue le soir, ses lampes mazagrans, ses confitures de cerises et son ordonnance militaire, Couvé par une gouvernante-secrétaire qui veille sur ses vieux jours, il ne sort plus de chez lui, ne répond pas au téléphone et n'a envie que d'une chose : écrire car "aucun plaisir ne peut -être aussi fort que celui d'écrire un livre".

Pour Boulanger, "le paradis est un livre ". Par chance pour le lecteur, un livre de Boulanger, c'est le paradis.

Bref, on l'aura compris, l'homme est pour le moins saugrenu, insolite et l'écrivain détonne, étonne dans le paysage littéraire français.

N 'est-il pas devenu lui-même, comme ses personnages, un excentrique ?

Catalogué peut-être un peu vite, comme l'écrivain d'une France provinciale et discrète, disant le mystère des vies ordinaires, Boulanger qui n'a cessé, il est vrai, d'explorer l'âme humaine et de donner une vie, une voix, un visage, un corps à toutes les passions , est aussi l'écrivain de la mémoire et l'écrivain ( nostalgique) d'une province imaginaire (?) et des vies rêvées .

Toute son oeuvre, revendique cette vérité première, essentielle: la nécessité du rêve.

Partageant avec André Hardellet et André Dhôtel la prédilection pour la terre (ses racines picardes), les personnages anonymes, le goût du merveilleux et de l'enfance, Daniel Boulanger est aussi, on ne l'a peut-être pas assez écrit, l'écrivain du Double, de l'angoisse, de la folie, de la perte d'identité. Sur son oeuvre plane majesteusement l'Ange du Bizarre et ses traversées du miroir sont plus inquiétantes et surtout plus poétiques que celles de Cocteau. Sa langue d'une poésie aveuglante libère de vrais oiseaux de nuits.

Il semble aussi que l'on ait pas encore tout à fait mesuré l'importance de l'oeuvre, qui doit être mesurée à l'aune des plus grands, mais cela viendra avec le temps car tout comme il faut toujours revenir à Maupassant et à Baudelaire, il faut et il faudra toujours revenir à Boulanger pour découvrir les secrets oubliés d'un alchimiste du verbe, d'un magicien incomparable de la langue française.

 

 

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